Cet après-midi, à Auxerre, Antoine disputait la dernière course de sa saison.
Avant le départ, je l’ai regardé aller chercher son dossard seul, préparer son vélo puis partir s’échauffer dans une petite montée à proximité.
Des gestes assez ordinaires. Pourtant, je me suis surprise à le regarder faire.
Il y a encore peu de temps, nous l’accompagnions davantage. Aujourd’hui, il sait ce qu’il doit faire. Il prépare sa course, gère son matériel, son échauffement, son attente.
En dix-huit mois, beaucoup de choses ont changé.
Antoine a grandi, énormément. Son corps s’est transformé, ses entraînements se sont structurés, les courses sont devenues plus exigeantes. Il a découvert d’autres niveaux de compétition, jusqu’aux pelotons internationaux en Belgique. Il a appris à organiser le lycée autour des entraînements, à penser à sa récupération, à préparer ses affaires, à devenir plus autonome.
Peu à peu, le garçon qui aimait faire du vélo est devenu un jeune sportif réellement investi.
Et en le regardant grandir, je me suis fait une réflexion qui dépasse finalement largement le vélo.
Lorsque nos enfants sont petits, une grande partie de notre rôle de parents consiste à répondre à leurs besoins physiques. Nous les nourrissons, veillons à leur sommeil, les soignons, les protégeons. Nous surveillons leur croissance, leur santé, leur développement. Nous leur apprenons à marcher, à manger seuls, à prendre soin d’eux.
Tout cela est très concret, très visible.
Mais faire grandir un enfant ne peut pas s’arrêter à faire grandir son corps.
Il faut aussi lui apprendre à construire ce qui se passe à l’intérieur.
La confiance. La volonté. L’autonomie. La capacité à faire un choix et à l’assumer. À accepter une déception. À recommencer. À reconnaître ses faiblesses sans se définir par elles. À comprendre ce qui dépend de soi et ce qui n’en dépend pas.
Le mental aussi s’apprend.
Et je crois que c’est peut-être cela, finalement, tout l’art d’être parents : aider nos enfants à grandir physiquement et intérieurement, sans négliger l’un au profit de l’autre.
Pour Antoine, aujourd’hui, le vélo est simplement le terrain sur lequel cet apprentissage est en train de devenir très concret.
La part invisible
Cette dernière course devait simplement refermer une saison. Elle nous aura finalement amenés à réfléchir à tout autre chose.
Rien ne s’est vraiment passé comme prévu. Un rayon cassé dès le deuxième tour, Antoine malade quelques tours plus tard, puis l’abandon.
Sur le moment, il aurait été facile de ranger cette course du côté de la malchance et de passer à autre chose.
Mais une fois la déception retombée, nous avons beaucoup parlé. Et derrière les incidents de course, une question plus importante est apparue : qu’est-ce qui fait qu’un sportif, lorsque les choses deviennent difficiles, trouve en lui les ressources pour continuer, s’adapter ou repartir ?
Cela nous a obligés à regarder au-delà du résultat.
Physiquement, Antoine a énormément progressé. Son corps s’est développé, il est capable de supporter des entraînements beaucoup plus exigeants qu’il y a encore dix-huit mois. Il a probablement aussi des prédispositions pour ce sport.
Mais aujourd’hui, nous avons compris quelque chose de très simple :
pour devenir un sportif complet, il ne suffit pas d’entraîner son corps. Il faut apprendre à entraîner sa tête avec la même attention.
Et finalement, pourquoi apprendrions-nous à nos enfants à prendre soin de leur corps, à le rendre plus fort, plus endurant, plus résistant, sans leur apprendre à rendre leur mental plus solide lui aussi ?
La confiance en soi n’apparaît pas toute seule.
La persévérance non plus.
La capacité à rester lucide lorsqu’un problème arrive, à ne pas chercher immédiatement une excuse, à accepter que quelque chose se passe mal et à réfléchir à ce que l’on peut encore faire : tout cela s’apprend.
Comme le reste.
Le vélo comme terrain d’apprentissage
Pour Antoine, cet apprentissage passe aujourd’hui par le vélo.
Et c’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles je trouve le sport si précieux dans l’éducation de nos enfants.
Le vélo lui offre, à quinze ans, une sorte de terrain d’entraînement à ce que la vie lui demandera plus tard.
Parce qu’il y aura toujours un rayon cassé.
Aujourd’hui ce sera une chute, de mauvaises jambes, un adversaire plus fort, une sélection manquée ou une course qui ne se déroule pas comme prévu.
Demain, ce sera peut-être un examen, un travail, un projet, une relation ou simplement une période de vie plus difficile.
Les situations changeront.
Ce qu’il aura appris à l’intérieur de lui restera.
Le sport lui apprend que l’on peut beaucoup travailler et ne pas gagner. Que l’on peut avoir tout préparé et devoir malgré tout improviser. Que certaines choses dépendent de nous et d’autres absolument pas.
Mais surtout, il lui pose très tôt une question qu’il rencontrera toute sa vie :
Quand les choses ne se passent pas comme je l’avais prévu, qu’est-ce que je décide de faire maintenant ?
C’est là que le vélo dépasse largement le vélo.
Il devient un support.
Un endroit où Antoine peut apprendre à se connaître, à observer ses réactions, à comprendre ce qui le décourage, ce qui le pousse à continuer, ce qui lui donne confiance et ce qui, au contraire, le fait douter.
Entraîner ce qui ne se voit pas
Nous savons parfaitement comment entraîner un corps.
On fait des séances. On répète des exercices. On augmente progressivement la difficulté. On récupère. Puis on recommence.
Pourquoi le mental fonctionnerait-il si différemment ?
Il peut lui aussi se travailler par petites touches.
Tenir un engagement que l’on a pris envers soi-même. Aller au bout de quelque chose lorsque l’envie d’abandonner arrive. Apprendre à reconnaître une excuse. Après un échec, chercher ce que l’on pourrait faire autrement la prochaine fois. Se fixer de petits objectifs. Apprendre à se parler autrement lorsque le doute arrive. Se souvenir de ce que l’on a déjà réussi.
De petites répétitions qui, mises bout à bout, finissent elles aussi par construire quelque chose.
Il n’existe probablement pas une seule manière d’être fort mentalement.
Certains sportifs vont chercher de la rage. D’autres du calme. Certains visualisent, se parlent, découpent la difficulté en petits objectifs.
Antoine devra trouver ce qui fonctionne pour lui.
Et personne ne pourra faire cette partie du travail à sa place.
Ni son entraîneur. Ni son père. Ni moi.
C’est là, finalement, que je retrouve notre rôle de parents.
Lorsqu’ils sont petits, nous pouvons répondre nous-mêmes à presque tous leurs besoins. Puis ils grandissent et notre rôle devient plus subtil.
Nous pouvons leur apprendre à prendre soin de leur corps.
Mais nous devons aussi leur apprendre à prendre soin de leur tête.
Nous pouvons les aider à devenir physiquement autonomes, mais également intérieurement autonomes : savoir se rassurer, se remettre en question, se motiver, prendre une décision, supporter une frustration, traverser un échec et repartir.
Je peux croire très fort en Antoine.
Mais je ne peux pas lui donner confiance en lui.
Nous pouvons lui donner des outils, l’accompagner, lui parler, parfois lui dire des choses qu’il n’a pas envie d’entendre.
Puis il faudra le laisser essayer.
Parce que le but de l’éducation n’est sans doute pas de supprimer toutes les difficultés sur le chemin de nos enfants.
C’est de leur donner suffisamment de ressources, physiques et mentales, pour qu’un jour ils sachent les traverser sans nous.
Grandir dehors et dedans
Si Antoine choisit de poursuivre le vélo à ce niveau, son prochain apprentissage sera donc peut-être celui-là.
Continuer à entraîner ses jambes, bien sûr.
Mais commencer à entraîner avec la même conviction celui qui les commande.
Et s’il découvre un jour qu’il aime profondément le vélo sans avoir envie de cette exigence-là, ce ne sera pas un échec. L’important n’est pas qu’il devienne coureur cycliste.
L’important est ce qu’il aura appris en chemin.
Nous ne lui demandons pas de gagner toutes ses courses. Nous ne lui demandons même pas de réussir tout ce qu’il entreprend.
Nous aimerions simplement qu’il découvre qu’un être humain ne grandit pas seulement en centimètres, en muscles, en puissance ou en endurance.
Il grandit aussi dans sa tête.
Et que les deux sont indissociables.
Un corps capable avec une tête qui ne croit pas en lui n’ira pas toujours au bout de ce qu’il pourrait accomplir. Mais la volonté seule ne remplace pas non plus le travail, l’entraînement et la préparation.
Il faut apprendre à construire les deux.
C’est vrai dans le vélo.
C’est vrai à l’école.
Ce sera vrai plus tard dans son travail, dans ses projets, dans ses échecs comme dans ses réussites.
C’est vrai, finalement, dans toute une vie.
Alors cette dernière course, même si elle n’a pas été celle que nous espérions, aura peut-être eu une utilité inattendue.
Elle nous aura rappelé que notre travail de parents ne consiste pas seulement à aider nos enfants à devenir grands.
Il consiste à les aider à devenir solides, dehors comme dedans.
Antoine a énormément fait grandir son corps de sportif ces derniers mois.
Maintenant commence peut-être un apprentissage encore plus précieux : découvrir que la vraie force se construit aussi à l’intérieur.

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