Réflexions nées au bord des bassins et des routes, dans le froid des départs matinaux et l’émotion des lignes d’arrivée, là où, au fil des saisons, j’ai regardé grandir mes enfants.

Je n’aurais probablement pas écrit cet article il y a quelques années.
Cette réflexion ne m’est pas venue en lisant un livre sur l’éducation, ni en écoutant un spécialiste parler du sport chez l’enfant.
Elle m’est venue beaucoup plus simplement : en regardant mes propres enfants grandir.
En les accompagnant aux entraînements. En me levant tôt pour les compétitions. En attendant au bord des bassins. En passant des week-ends autour des vélos, des baskets, des sacs de sport et des lignes d’arrivée.
Je les ai vus gagner.
Je les ai vus perdre.
Je les ai vus être fiers d’un résultat que je trouvais moyen, et déçus d’une performance que je trouvais excellente.
Je les ai vus progresser, stagner, changer physiquement, prendre confiance, douter, repartir.
Et pendant ce temps-là, j’ai appris à être leur mère dans tout cela.
Pas toujours parfaitement.
J’ai parfois été trop inquiète. Trop déçue pour eux. Trop attentive à un classement ou à une remarque. Il m’est souvent arrivé de continuer à penser le soir à quelque chose qu’eux avaient déjà oublié.
Avec plusieurs enfants sportifs et les années qui passent, j’ai surtout eu le privilège d’observer.
Les miens, bien sûr.
Mais aussi tous ces enfants croisés autour d’un bassin, sur une ligne de départ ou au bord d’une route.
Et aujourd’hui, lorsque je regarde tout ce petit monde grandir, une question me revient souvent :
Faut-il vraiment être champion à 12 ans ?
À 12 ans, nous ne connaissons pas encore la suite de l’histoire
Je me souviens d’une réunion consacrée à la « performance » pour des enfants d’à peine 10 ou 12 ans.
J’y avais entendu des phrases du genre :
« De toute façon, à cet âge-là, on voit déjà ceux qui vont y arriver et ceux qui n’y arriveront pas. »
Cela m’avait paru présomptueux à l’époque.
Quelques années plus tard, cette certitude me semble encore plus absurde.
Parce que depuis, j’ai eu la chance de voir la suite.
J’ai vu l’enfant de 12 ans encore rond, maladroit, pas tout à fait à l’aise dans son corps grandir, se transformer, prendre confiance, trouver son sport et devenir parfois un excellent athlète.
Et j’ai vu celui qui, à 12 ans, avait cette hargne incroyable, gagnait tout et semblait destiné à « réussir », ne plus pratiquer quelques années plus tard.
J’ai vu des enfants changer.
Beaucoup.
Entre 12 et 18 ans, il y a la croissance, la puberté, les rencontres, les entraîneurs, les blessures, les amitiés, l’école, les découvertes, les nouvelles passions, le plaisir — ou parfois sa disparition.
Et il y a surtout la vie.
Alors peut-être devrions-nous avoir l’humilité de ne pas décider à 12 ans de ce qu’un enfant sera à 20.
« Il a commencé trop tard »
Je me souviens aussi d’une phrase beaucoup plus personnelle, qui m’avait étonnamment blessée.
À propos de l’un de mes fils, qui commençait à progresser sérieusement dans son sport, quelqu’un de très proche m’avait dit :
« De toute façon, il a commencé trop tard. »
Quelques mots seulement.
Et pourtant, je me souviens parfaitement de ce que j’avais ressenti.
D’abord de la peine.
Parce que derrière cette phrase, j’avais entendu : « Je ne crois pas vraiment en lui. »

Puis de l’agacement.
Trop tard pour quoi ?
Pour progresser ? Pour devenir très bon ? Pour prendre du plaisir ? Pour rêver ?
Et parce que cette remarque était arrivée précisément au moment où mon fils commençait à beaucoup progresser, j’avais cru percevoir autre chose derrière ces mots.
Peut-être une pointe de comparaison. Peut-être une gêne à le voir avancer davantage qu’on ne l’avait imaginé.
Je ne saurai probablement jamais ce qu’il y avait réellement derrière cette phrase.
Et finalement, ce n’est pas le plus important.
Ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est de comprendre pourquoi elle m’avait autant touchée.
Parce que moi aussi, à cet instant-là, j’étais prise dans tout ce que le sport de nos enfants vient réveiller chez nous.
J’avais envie de défendre mon fils.
De répondre.
De prouver qu’elle se trompait.
Presque de sortir mentalement tous les arguments qui permettraient de démontrer qu’il pouvait « y arriver ».
Et finalement, c’était entrer dans le même jeu.
Aujourd’hui, j’aimerais être capable de répondre beaucoup plus simplement :
« Peut-être. On verra. Pour l’instant, il aime ce qu’il fait et il progresse. »
Parce qu’il n’a rien à prouver à cette personne.
Et moi non plus.
Cette phrase m’a appris quelque chose : lorsque quelqu’un pose une limite sur notre enfant, notre premier réflexe est souvent de vouloir démontrer qu’il a tort.
Mais mon rôle n’est pas de promettre à mon enfant qu’il deviendra champion.
Mon rôle est de ne pas laisser les autres décider à sa place jusqu’où il a le droit d’essayer d’aller.
Le champion de 12 ans n’est pas forcément celui de 20 ans
Lorsque mes enfants étaient plus petits, je regardais probablement davantage les résultats.
Mon regard a changé.
Bien sûr que gagner est agréable.
Bien sûr qu’un podium fait plaisir.
Et lorsque l’un de mes enfants réussit quelque chose pour lequel il a énormément travaillé, je suis la première à être fière.
Je ne prétendrai jamais que les résultats ne comptent pas.
Mais un classement à 12 ans ne raconte qu’une toute petite partie de l’histoire.

À cet âge, quelques mois de différence peuvent représenter énormément. Les enfants ne grandissent pas au même rythme. Ils n’entrent pas dans la puberté au même moment. Ils ne développent ni leur force, ni leur coordination, ni leur confiance, ni leur maturité de façon identique.
Et puis, à 10 ou 12 ans, le regard des parents pèse encore énormément.
Un enfant ne pratique pas toujours uniquement pour lui. Il peut vouloir nous rendre fiers, chercher notre approbation, craindre de nous décevoir ou simplement guetter notre visage après une course pour savoir s’il a « bien fait ».
Je crois que nous devons en avoir profondément conscience.
Parce que nous pouvons répéter « ce n’est pas grave » autant que nous le voulons : les enfants perçoivent bien davantage que nos mots.
Ils voient notre déception.
Notre silence dans la voiture.
Notre empressement à regarder le classement.
La manière dont nous racontons leur performance aux autres.
Ils sentent parfois ce que nous aurions préféré ne pas leur montrer.
Et cela demande, je crois, beaucoup d’humilité de notre part.
Il ne s’agit pas de devenir des parents parfaitement détachés — je ne le suis certainement pas — mais d’essayer de ne pas faire porter à nos enfants le poids de nos propres attentes.
À cet âge, un enfant devrait pouvoir avoir très envie de gagner sans jamais avoir peur de rentrer à la maison s’il perd.
Peut-être que l’une de nos plus belles réussites de parents se trouve justement là : qu’il puisse lire la même chose dans notre regard, qu’il franchisse la ligne d’arrivée premier ou dernier.
Et si parfois, le classement flattait surtout les parents ?
C’est sans doute la question la plus inconfortable.
Et je me la pose aussi à moi-même.
Il serait très facile d’observer certains comportements autour de moi et de considérer que le problème vient toujours des autres.
Ce serait probablement un peu trop confortable.
Lorsque mon enfant gagne, je suis heureuse.
Très heureuse même.
Et il faut être suffisamment lucide pour reconnaître que la réussite de nos enfants vient parfois caresser quelque chose chez nous : notre fierté, notre besoin d’être rassurés et, oui, probablement aussi notre ego.
Je connais cette sensation.
Je connais aussi la déception que l’on peut ressentir pour eux. Cette envie de trouver une explication lorsqu’une compétition s’est mal passée. Cette petite pointe lorsque l’enfant d’à côté réussit quelque chose que l’on aurait tellement aimé voir réussir au nôtre.
Être parent ne nous rend pas miraculeusement sages et détachés.
Mais il existe une frontière subtile entre être fier de ce que son enfant accomplit et commencer à avoir besoin de ses résultats.
Et avec les années, je suis devenue certaine d’une chose :
Un enfant ne devrait jamais avoir à gagner pour rendre ses parents heureux.
Lorsque nous commençons à nous gargariser des réussites de nos enfants, à raconter leurs victoires comme si elles étaient un peu les nôtres, à avoir besoin que les autres sachent qu’ils gagnent, qu’ils sont sélectionnés ou qu’ils sont « prometteurs », peut-être devrions-nous avoir l’humilité de nous demander ce que cela raconte de nous.
Pourquoi cette réussite nous est-elle si nécessaire ?
Qu’est-ce qu’elle vient réparer, rassurer ou combler ?
Un rêve que nous n’avons pas réalisé ? Une vieille frustration ? Le besoin d’être reconnu nous-mêmes ? Une insatisfaction plus actuelle ? Ou simplement cette fierté parentale, parfaitement naturelle, qui a pris un peu trop de place ?
Je n’ai évidemment pas la réponse pour les autres.
Et je me garderais bien de prétendre connaître ce qui se joue dans l’histoire de chaque parent.
Mais je crois que la question mérite parfois d’être posée à soi-même.
Parce que nos enfants ne sont pas là pour réparer nos propres échecs, apaiser nos blessures ou nous donner, à travers leurs victoires, la reconnaissance qui nous manque.
Leur réussite leur appartient.
Tout comme leurs échecs.
Et peut-être qu’aimer vraiment un enfant dans le sport, c’est réussir à être immensément fier de lui sans avoir besoin de devenir fier de soi à travers lui.
La face cachée du sport : les parents
En accompagnant mes enfants pendant toutes ces années, j’ai découvert tout un monde auquel je ne m’attendais pas forcément.
Celui des parents.
Il y a ceux que je suis très heureuse d’avoir rencontrés.
Ceux avec qui l’on partage un café beaucoup trop tôt le dimanche matin, un trajet, un pique-nique improvisé ou plusieurs heures d’attente pour quelques minutes de course.
Ceux qui applaudissent l’enfant des autres.
Ceux qui demandent sincèrement de ses nouvelles après une chute.
Ceux qui sont capables d’être heureux lorsqu’un jeune progresse, même si ce n’est pas le leur.
Et puis, au fil des saisons, j’ai vu apparaître autre chose.
Des clans.
Presque imperceptiblement.
Il y a parfois « ceux qui gagnent ».
Les enfants dont on connaît les résultats, dont on parle beaucoup, autour desquels les adultes gravitent davantage.
Puis il y a « les gentils ».
Ceux que tout le monde aime bien, mais dont on parle finalement assez peu parce qu’ils ne menacent personne.
Et puis, même si personne n’emploie vraiment le mot, il y a parfois « les nuls ».
Ceux que l’on ne regarde presque plus au départ parce qu’on sait qu’ils ne seront probablement pas devant.
Ceux dont les progrès passent inaperçus parce qu’ils ne se traduisent pas encore par un podium.
Il y a « celui qui promet ».
« Celle qui n’a pas le mental. »
« Celui qui est doué mais qui ne travaille pas assez. »
« Celle qui ne passera jamais un cap. »
Et tout cela parfois à 10, 12 ou 14 ans.
À quel moment avons-nous commencé à distribuer des rôles à des enfants dont l’histoire ne fait que commencer ?
Car je les ai vus grandir, ces enfants.
Et les étiquettes tiennent rarement aussi longtemps que les adultes qui les ont posées l’imaginaient.
Le « pas très doué » grandit soudain de quinze centimètres et se révèle.
Le petit garçon un peu rond devient un adolescent sportif et puissant.
La petite fille discrète prend confiance.
Le champion de 12 ans se lasse.
Celui que personne ne regardait travaille pendant des années et finit par passer devant.
Et celui dont tout le monde annonçait déjà l’avenir sportif découvre tout simplement autre chose qu’il aime davantage.
C’est aussi pour cela qu’aujourd’hui je me méfie énormément des certitudes lorsqu’il s’agit d’enfants.
Quand les histoires des adultes retombent sur les enfants
J’ai malheureusement découvert que ces rivalités ne restent pas toujours entre adultes.
Je me souviens encore d’une compétition de ma fille.
Elle avait 16 ans et venait de devenir championne régionale.
Ce jour-là, après sa victoire, certaines adultes de son propre club, qui avaient couru dans une autre équipe, l’ont vivement réprimandée parce qu’elle avait mal posé son vélo.
J’avais eu le sentiment que le vélo n’était finalement qu’un prétexte et que sa victoire dérangeait davantage qu’on ne voulait bien le dire.
Je peux évidemment me tromper sur ce qui se jouait réellement chez ces adultes.
Mais ce dont je suis certaine, c’est de ce que j’ai vu ensuite.
Une jeune fille de seize ans venait de devenir championne régionale.
Elle aurait dû être heureuse.
Quelques minutes plus tard, elle pleurait.
C’est probablement ce qui m’est resté de cette histoire.
Son absurdité.

Des histoires d’adultes venaient de s’inviter dans le moment d’une adolescente.
Bien sûr que l’on peut reprendre un jeune qui commet une erreur.
Mais il existe une manière de le faire, un moment pour le faire et peut-être une question que nous devrions tous nous poser avant de parler :
Suis-je réellement en train d’éduquer cet enfant, ou suis-je en train de décharger sur lui quelque chose qui m’appartient ?
Ce jour-là, j’aurais simplement voulu que ma fille puisse être une jeune fille de seize ans heureuse d’avoir gagné.
Cette expérience m’a aussi appris quelque chose sur ma propre place de mère.
Nos enfants auront parfois besoin que nous les protégions du monde des adultes.
Mais sans entrer nous-mêmes dans leur guerre.
Être là.
Consoler.
Remettre l’événement à sa juste place.
Lui rappeler que personne ne pouvait lui enlever ce qu’elle venait d’accomplir.
Et surtout lui rendre sa victoire.
Quand l’amour nous rend un peu aveugles
Parce que nous sommes tous capables d’aveuglement lorsqu’il s’agit de nos enfants.
Moi la première.
Je connais leurs efforts. Je sais lorsqu’ils ont beaucoup travaillé, lorsqu’ils sont fatigués, lorsqu’ils ont douté, lorsqu’ils espéraient particulièrement réussir cette fois-ci.
Alors lorsqu’ils échouent, mon premier réflexe est naturellement de vouloir les protéger.
Chercher une explication.
L’entraîneur.
Le parcours.
Le matériel.
La malchance.
Parfois, ces explications sont justes.
Et parfois, mon enfant a simplement été moins bon ce jour-là.
J’ai appris que je pouvais aussi accepter cela.
Que ce n’était ni dramatique ni humiliant.
Et qu’il était probablement beaucoup plus constructif de lui dire :
« Aujourd’hui, ça n’a pas marché. Tu feras mieux une prochaine fois. »
Sans chercher un responsable.
Sans diminuer celui qui a gagné.
Sans transformer une défaite sportive en injustice personnelle.
Et sans lui transmettre l’idée qu’il faut absolument trouver une excuse lorsque quelqu’un a été meilleur que lui.
Les étiquettes sont parfois plus dangereuses qu’on ne le croit
À force d’entendre qu’il est « le moins bon », « pas assez combatif », « pas fait pour ça », « celui qui abandonne », ou au contraire « le champion », « celui qui doit gagner », un enfant peut finir par croire que cette place lui appartient.
Et c’est là que l’étiquette devient dangereuse.
Parce qu’un groupe a une mémoire.
L’enfant peut progresser, grandir, changer, prendre confiance : il reste parfois longtemps celui que l’on avait décidé qu’il était à 11 ou 12 ans.
Je crois que notre rôle de parent est aussi de savoir reconnaître ce moment-là.
Parfois, encourager son enfant à persévérer dans un groupe est une bonne chose.
Mais parfois, persévérer à tout prix n’a plus beaucoup de sens.
Il peut être nécessaire de l’en sortir.
Pas pour fuir à la première difficulté.
Pas parce qu’il ne gagne pas.
Et encore moins pour chercher ailleurs un endroit où l’on nous dira qu’il est formidable.
Mais simplement parce qu’un enfant a parfois besoin de sortir du regard que les autres ont posé sur lui pour pouvoir se regarder autrement.
Changer de groupe.
Changer d’entraîneur.
Faire une pause.
Pratiquer ailleurs pendant quelque temps.
Et éventuellement revenir plus tard.
Mais revenir différent.
Sans l’étiquette.
Je trouve cette idée particulièrement importante à l’adolescence :
Un enfant devrait toujours avoir le droit de se réinventer.
Il devrait avoir le droit d’être celui qui perdait et de commencer à gagner.
Celui qui gagnait et de ne plus vouloir de cette pression.
Celui qui avait peur et de devenir audacieux.
Celui qui n’était « pas sportif » et de découvrir à quinze ans qu’il adore ça.
Celui qui était très doué et de décider finalement que sa passion est ailleurs.
Nos enfants changent beaucoup plus vite que les histoires que les adultes racontent sur eux.
Alors parfois, les protéger consiste simplement à leur offrir un espace suffisamment neuf pour qu’ils puissent écrire une autre histoire.
Les racines doivent être solides. Les étiquettes, elles, devraient toujours pouvoir se décoller.
Des racines avant des podiums
C’est probablement l’une des choses les plus importantes que toutes ces années m’ont apprises.
Lorsque l’on est pris dans le quotidien du sport, il est très facile de perdre un peu de hauteur.
Les entraînements.
Les compétitions.
Le matériel.
Les objectifs.
Les sélections.
Le prochain week-end.
Le prochain chrono.
Et parfois, en observant certaines familles, je me suis demandé ce qu’il restait autour.
Parce qu’un enfant ne se construit pas seulement avec des entraînements, des chronos, des podiums et des sélections.
Il se construit d’abord avec des racines.
Une famille.
Des frères et sœurs.
Des amis.
Une scolarité.
Des vacances.
Des passions qui n’ont parfois absolument aucun rapport avec son sport.
Des repas qui s’éternisent.
Des journées où personne ne réalise aucune performance.
Des moments où il est simplement un enfant.
Et surtout cette sécurité fondamentale : savoir qu’à la maison, il sera aimé exactement de la même manière lorsqu’il aura gagné et lorsqu’il aura perdu.
Plusieurs cartes dans leur jeu
Avec mes enfants, j’en suis arrivée à voir les choses d’une manière assez simple.
Le sport est une carte dans leur jeu. Une très belle carte, parfois même une carte maîtresse. Mais je ne voudrais jamais que ce soit la seule.
Il y a la famille.
Les amis.
L’école.
La musique.
La lecture.
Les voyages.
Les autres passions.
Tout ce qui existe en dehors d’un chronomètre et d’un classement.
Il y a aussi toutes ces choses beaucoup moins visibles qui les construisent : savoir rire d’eux-mêmes, avoir des amis qui ne connaissent même pas leur dernier résultat, être curieux, aimer apprendre, se sentir bien à la maison, avoir quelque part où revenir quand ça va moins bien.
Toutes ces choses sont d’autres cartes.
Et plus je regarde mes enfants grandir, plus je trouve important qu’ils en aient beaucoup dans leur jeu.
Parce que si toute l’identité d’un enfant repose sur une seule carte — « je suis celui qui gagne », « je suis le cycliste », « je suis la championne » — que se passe-t-il le jour où cette carte disparaît ?
Une blessure.
Une non-sélection.
Un autre enfant qui devient meilleur.
Un corps qui change.
Un entraîneur qui change.
Ou simplement l’envie qui n’est plus là.
Si le sport était tout, il ne reste soudain plus grand-chose auquel se raccrocher.
Alors que si le sport n’est qu’une carte parmi beaucoup d’autres, l’enfant peut perdre celle-ci quelque temps sans se perdre lui-même.
Il reste la famille.
Il reste les amis.
Il reste l’école.
Il reste la musique, les passions, les projets.
Il reste surtout lui.
Et peut-être que c’est aussi cela, notre travail de parents : ne pas mettre toutes les cartes de nos enfants entre les mains du sport.
Même lorsqu’ils sont très doués.
Même lorsqu’ils gagnent.
Peut-être même surtout lorsqu’ils gagnent.
Continuer à cultiver le reste.
Maintenir les racines.
Leur rappeler qu’il existe un monde en dehors de leur discipline et qu’ils ont le droit de l’aimer aussi.
Je ne voudrais jamais empêcher mes enfants de rêver grand dans leur sport.
Au contraire.
S’ils veulent aller loin, j’ai envie de leur donner les moyens d’essayer.
Mais j’aimerais qu’ils poursuivent ce rêve avec plusieurs cartes dans leur jeu.
Parce que si un jour le sport ne fonctionne plus, je ne veux pas qu’ils aient le sentiment que tout s’écroule avec lui.
J’aimerais qu’ils puissent regarder leur jeu et se dire :
Cette carte-là, aujourd’hui, ne fonctionne plus. Mais regarde tout ce qu’il me reste.
Je préfère aujourd’hui un enfant qui aime encore son sport à 18 ans
Si je devais choisir une seule réussite sportive pour mes enfants, ce serait peut-être celle-là.
Qu’à dix-huit ou vingt ans, ils aient encore envie de chausser leurs baskets, d’enfourcher leur vélo, de plonger dans une piscine ou simplement de partir s’entraîner.
Qu’ils aient appris à connaître leur corps.
Qu’ils sachent faire des efforts.
Qu’ils aient découvert le plaisir de progresser.
Et surtout que le sport soit resté un endroit où ils se sentent bien, et non l’endroit où ils ont appris qu’ils devaient être les meilleurs pour avoir de la valeur.
Cela n’empêche absolument pas l’ambition.
Certains enfants ont de grands objectifs sportifs. Et lorsqu’un enfant veut aller loin, je crois qu’un parent peut être là pour lui donner les moyens d’essayer.
Mais justement :
l’ambition doit lui appartenir.
Notre rôle est de donner à nos enfants les moyens de poursuivre leurs rêves.
Pas de choisir leurs rêves à leur place.
Et moi, j’apprends encore à trouver ma place
C’est peut-être finalement le plus grand apprentissage que le sport de mes enfants m’aura offert.
Trouver ma place de mère.
Et je ne prétends absolument pas y parvenir toujours.
J’apprends encore à regarder leurs réussites sans me les approprier.
À les laisser savourer une victoire sans déjà penser à l’étape suivante.
À accepter une mauvaise course lorsqu’eux l’ont déjà oubliée.
À ne pas transformer une remarque d’entraîneur en catastrophe.
À ne pas vouloir immédiatement réparer ce qui s’est mal passé.
À distinguer leur déception de la mienne.
Et parfois à constater, avec une certaine ironie, que quelque chose qui m’a préoccupée pendant deux heures n’avait finalement aucune importance pour l’enfant concerné.
Ils ont probablement beaucoup à nous apprendre là-dessus.
Un enfant peut rater son parcours le matin et avoir passé une merveilleuse journée.
Il peut terminer loin du podium et être fier d’avoir enfin réussi quelque chose qu’il n’arrivait pas à faire trois mois auparavant.
Il peut perdre aujourd’hui et progresser demain.
Alors j’essaie de retenir une règle assez simple.
Lorsqu’ils gagnent, reculer légèrement et leur laisser leur victoire.
Lorsqu’ils perdent, avancer d’un pas et partager leur déception.
Le podium leur appartient.
Mes bras, eux, doivent être là dans les deux cas.
Alors, faut-il vraiment être champion à 12 ans ?
Après toutes ces années à les regarder grandir, cette question m’intéresse finalement beaucoup moins qu’avant.
Peut-être qu’ils seront champions.
Peut-être pas.
Certains iront très loin dans leur sport.
D’autres changeront peut-être complètement de chemin.
Ce que j’espère surtout, c’est qu’un jour ils seront des adultes solides et équilibrés.
Capables de faire des efforts.
De perdre sans s’effondrer.
De gagner sans écraser les autres.
De recommencer après un échec.
Et surtout de savoir qui ils sont, même lorsqu’il n’y a plus de podium devant eux.
J’aimerais qu’ils sachent qu’avant d’être cycliste, triathlète, bon élève ou quoi que ce soit d’autre, ils sont eux.
Leurs résultats racontent quelque chose de ce qu’ils font.
Jamais de ce qu’ils valent.
Et si, en plus, l’un d’eux devient champion, j’en serai évidemment immensément fière.
Mais après tous ces matins trop tôt, tous ces kilomètres en voiture, ces bords de bassin et ces bords de route, ces joies, ces déceptions, ces lignes d’arrivée et ces petites guerres d’adultes, je crois avoir compris quelque chose que j’essaie moi-même de ne pas oublier :
Nous n’élevons pas des palmarès.
Nous élevons des enfants.

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